Certificats Verts: le renouvelable se rebiffe!
Par Jean-François Marchand | Energymag | 27.05.11 |
Au nord comme au sud du pays, les mécanismes de financement de l’électricité renouvelable suscitent de vifs débats. Pointés du doigt par les consommateurs industriels, les certificats verts, qu’ils soient régionaux ou fédéraux ont mauvaise presse. Ils feraient grimper la facture d’électricité et ne seraient pas efficaces. Le Gouvernement wallon vient pourtant de confirmer ses objectifs en matière de production d’électricité renouvelable et fixer le cadre des certificats verts jusqu’en 2020. L’occasion d’un entretien-réaction avec Noémie Laumont, secrétaire générale d’Edora, la fédération des producteurs d’énergie renouvelable.
Que pensez-vous de la décision récente du gouvernement Wallon qui fixe le cadre du système des quotas de certificats verts pour la période 2012-2020? Cela va dans le bon sens pour vous?
Nous attendions cette décision depuis un an et nous sommes soulagés. Le gouvernement Wallon confirme ses objectifs de production d’électricité d’origine renouvelable pour l’horizon 2020 à 8 TWh sur sol wallon et surtout celui de tendre vers les 20% d’énergie renouvelable en 2020. Ces 20%, c’est le scénario qu’on avait estimé réalisable1. Le taux de croissance annuel des quotas de CV fixé à 3,65% pour la période 2012 à 2016, permet d’envisager d’atteindre cet objectif. C’est un signal très encourageant pour les acteurs de l’électricité renouvelable pour poursuivre et accélérer le rythme de leurs investissements en Wallonie pour les 5 prochaines années. Le secteur était en attente par rapport à cette décision, le régime actuel des quotas arrivant à son terme en 2012. Sans cette visibilité sur l’avenir, cela bloquait les nouveaux investissements et suscitait beaucoup d’inquiétudes quant à la pérennité des investissements déjà réalisés. A moyen terme, on peut regretter le flou laissé sur les niveaux de quotas qui seront décidés pour la période 2016-2020, et l’inflexion à la baisse du taux de croissance sur cette dernière période. Le secteur a estimé en effet pouvoir atteindre 11TWh. De plus, l’objectif 2020 n’est pas une fin en soi, l’Europe travaille déjà sur les scénarios 2050 à très forte pénétration de renouvelable dans l’électricité : celle-ci tendrait vers 60, 80, voire 100% selon les scénarios. Mais la décision est une bonne nouvelle. Elle donne le ton ! Nous attendons à présent qu’elle soit approuvée et surtout que les balises qui sont mises en avant par le gouvernement pour contrôler l’efficacité du système soient discutées avec les acteurs du marché. Et il y a urgence : on constate aujourd’hui déjà de sérieuses difficultés du côté des banques face aux incertitudes du régime de soutien, si cela se prolonge, on risque d’être confrontés à un blocage total des décisions d’investissement.
Quels sont les autres éléments à retenir de cette décision?
En pratique, les quotas seront revus sur une base triennale, pour s’assurer que l’on atteindra bien une part de 20% d’énergie renouvelable dans la consommation finale en 2020. Ce mix dépendra de la part d’électricité renouvelable, mais aussi de chaleur renouvelable, de l’efficacité énergétique et des biocarburants. Si l’un des secteurs performe moins bien, le gouvernement Wallon se donne les moyens de modifier le tir en conséquence. Lier cela globalement est une bonne chose. Mais nous n’avons pas tout à fait la même vision que le gouvernement, nos scénarios sont plus “ électriques “. Nous pensons que pour atteindre cette part de 20% d’énergie renouvelable, il faudrait plutôt viser une production d’électricité renouvelable de 11TWh. Un autre élément important est que le texte fixe l’enveloppe totale des exonérations pour certains consommateurs, qui est plafonnée à 20% du quota nominal, donc on peut prévoir l’impact que cela aura sur la part réelle des CV qui seront alloués au développement des capacités de production.
Vous vous dites satisfaits mais en même temps vous regrettez le manque de vision à long terme.
Il nous faut en effet une vision industrielle à long terme. Entre visibilité et vision, il y a une nuance certaine. Grâce à cette fixation des quotas de CV, on a une meilleure visibilité pour l’électricité verte pour les 5 à 10 ans à venir. C’est bien. Mais pour la ‘vision’ globale, il y a encore du chemin à faire. Il faut encore, par exemple, fixer les objectifs en chaleur, efficacité énergétique, biocarburants et prendre les mesures politiques nécessaires pour atteindre ces objectifs. Il faut notamment développer un mécanisme de soutien à la chaleur, ce qui n’est pas simple. Il y a aussi une série de décisions d’importance majeure pour le secteur, qui sont encore pendantes, comme la révision du ‘cadre de référence’ éolien, qui crée un moratoire de fait dans cette filière actuellement. L’arrêté a suscité de nombreuses discussions en gouvernement alors que la déclaration politique affirmait clairement l’objectif de 20% en 2020. C’est dire s’il faudra encore beaucoup d’efforts pour arriver à développer une vision long terme, pour 2030-2050, capable d’inverser le mode de pensée actuellement dominant, notamment chez les industriels, qui voient le renouvelable comme un surcoût et non pas comme une nécessité absolue. Je rappellerai qu’outre l’obligation de réduire les émissions de GES dans le cadre de la politique climatique, avoir une vision ambitieuse en terme de renouvelable, c’est s’assurer une meilleure maîtrise sur son approvisionnement en énergie et se prémunir de la spéculation croissante qui pèse sur les marchés des combustibles fossiles. En fonction des scénarios sur l’évolution des prix des énergies conventionnelles, on voit qu’à terme, les énergies renouvelables peuvent devenir autosuffisantes en matière de coûts. Avec l’augmentation attendue du baril de pétrole le moment où les énergies renouvelables ne couteront pas plus cher que les énergies conventionnelles se rapproche. En clair, à long terme, on voit à quel point investir aujourd’hui dans les énergies renouvelables est une “solution” aux défis énergétiques.
Vous faites allusion aux “attaques” habituelles des représentants des grands industriels comme Essenscia sur le coût des mécanismes de financement de l’électricité verte, que ce soit en Wallonie, en Flandre ou au niveau fédéral. On ne peut tout de même pas nier que le surcoût est réel et qu’il pèse sur la compétitivité des industries?
Quand je vois les prix de l’électricité en Allemagne ou aux Pays-Bas, je ne mesure pas très bien la véracité de ce discours sur le risque de perte de compétitivité des industries belges en liaison avec les prix de l’électricité. Si l’électricité est chère aujourd’hui chez nous, ce n’est certainement pas le renouvelable qui en est le principal responsable, il faut regarder les différentes composantes du prix! En outre, le marché ne fonctionne pas bien, ce n’est un secret pour personne : si les fournisseurs peuvent se permettre de répercuter le prix de l’amende aux consommateurs, alors que personne ne paye d’amende pour manque de CV, c’est bien la preuve que la concurrence ne joue pas son rôle sur le marché belge. Ce qui est pervers dans le discours des industriels, c’est qu’il tend à jeter l’opprobre sur le renouvelable et à le faire passer pour une lubie coûteuse, alors qu’il a plutôt eu un rôle positif pour dynamiser la concurrence sur le marché en encourageant les nouveaux entrants.
Réclamer une adaptation des niveaux de soutien, voir calquer celui-ci sur la rentabilité réelle des filières, c’est pourtant un principe sain?
Il y a deux aspects à cette question. Adapter le mécanisme à l’évolution du coût des filières est sain en soi. En Wallonie, le mécanisme a 10 ans. Les choses ont évolué, et elles évolueront encore dans les 10 années à venir. On s’attend à des baisses de coût et des augmentations de performance significatives dans certaines filières. C’est particulièrement vrai dans l’énergie photovoltaïque, mais ce n’est pas forcément le cas des autres filières. Dans l’éolien, par exemple, la technologie étant déjà très mature, les baisses de coûts sont plus lentes et liées notamment aux prix des matières premières. Quant aux performances, elles augmentent progressivement. Et dans la biomasse, on peut fort probablement s’attendre à ce que les prix des matières premières augmentent à terme sans que l’évolution technologique ne puisse le compenser. Donc, il y aura des diminutions des niveaux de soutien dans certaines filières, certainement, mais on devrait aussi penser à améliorer le niveau de soutien pour d’autres dont la rentabilité n’est pas suffisamment assurée aujourd’hui, comme la biométhanisation. Quant à la deuxième partie de la question, l’idée qui la sous-tend serait de lier l’évolution du mécanisme de soutien au coût de la technologie et à l’évolution du prix de l’électricité sur le marché. C’est déjà globalement le cas dans le système actuel. Si l’on veut affiner le système, il faut s’en donner les moyens, à savoir mettre en place un observatoire très sérieux des technologies et des outils d’analyse adéquats pour suivre l’évolution des prix de l’électricité. Encore faut-il voir ce que cela coûterait aux autorités pour mettre en place un tel suivi et rien ne dit que ce serait plus compétitif que le système actuel, qui lui est praticable et démontre sa capacité à développer la production renouvelable et atteindre ses objectifs liés il faut encore le rappeler à la lutte contre le réchauffement climatique. Finalement, le vrai débat, c’est le mix énergétique en 2050 avec un point intermédiaire en 2020. Après on peut se concentrer sur les incitatifs parce qu’il faut bien piloter les politiques mais c’est de la cuisine.
Changer le mécanisme et passer à un système de “feed-in tarif” comme le suggèrent certains, serait-ce une solution souhaitable?
Pour de nombreux sceptiques des énergies renouvelables, le discours “Feed-in” est un discours séduisant, puisqu’en effet le mécanisme FiT a l’air beaucoup plus facile à comprendre et à mettre en œuvre. Au niveau d’EDORA on y réfléchit aussi très sérieusement. Maintenant, le vrai débat derrière n’est pas lié à l’étiquette (CV ou FiT) mais bien aux paramètres qui vont être utilisés pour dimensionner le niveau de soutien. Et quel que soit le mécanisme, on en revient aux mêmes questions: quel est le coût de production réel des différentes filières, comment calculer la part du “surcoût” par rapport au conventionnel (et quel est le coût vérité de celui-ci) et quelle rentabilité assurer aux producteurs d’électricité renouvelable. Au-delà de ces considérations un peu terre-à-terre, il faut se demander aussi si on souhaite maintenir un mécanisme de “ marché “ ou si on souhaite tout re-réguler. Comme exemple, on peut regarder ce qui s’est passé en Allemagne où les installations biomasse sont pour la plupart en faillite car le FiT n’a pas été à même de suivre l’évolution des prix de la biomasse combustible, rendant les installations non rentables !
Parlons rentabilité. Vous êtes remontés contre ceux qui prônent la fixation du prix du certificat vert en Wallonie à 65€, ou de revoir le niveau de l’amende lié au vertificat vert.
On peut réfléchir à énormément de façons d’améliorer le système des CV actuel, on peut même vouloir en changer, mais il faut être clair sur les objectifs poursuivis. Quand on demande de “figer” le prix du CV, en jouant par exemple sur le prix minimum et le niveau de l’amende, ça revient quelque part à un ‘feed-in’. Ca fait partie des ‘balises’ dont parle le gouvernement. Maintenant, si le principe de figer le prix peut être une piste à envisager, tout dépend encore à quel niveau! Croire qu’on peut du jour au lendemain baisser drastiquement le prix de marché du CV est une grossière erreur. Cela signifie tout simplement qu’une bonne partie des investissements prévus ne se réaliseront pas, sans compter les effets catastrophiques sur les installations qui tournent déjà. Les projets ont été montés sur 85€, pas sur 65. Et la plupart des installations n’auraient pas vu le jour avec un CV à 65€.
Et qu’en est-il pour l’amende?
Il en va de même pour l’amende, baisser son prix aura juste comme effet de mettre la pression sur les prix de rachat de l’électricité au producteur, et de plomber sa rentabilité, sans garantie pour le consommateur que cette baisse sera répercutée sur sa facture. Est-ce l’objectif ? D’une manière ou d’une autre, on en revient à la question de la rentabilité. A écouter certains, sous prétexte qu’elles investissent dans le renouvelable, on devrait “imposer” aux entreprises du secteur une rentabilité inférieure à ce qui est exigé par ailleurs. Ce discours est déplacé. Si l’on veut atteindre des taux de pénétration importants dans le renouvelable, il faut inciter tous les acteurs de l’économie belge à investir, et pour cela, outre une visibilité et une stabilité à long terme, il faut leur donner une rentabilité suffisante, qui soit dit en passant n’est pas excessive comme on tend à le faire croire. Ce qui va se passer dans les mois qui viennent sera sans doute centré sur cette question de la rentabilité. Mais que l’on soit clair: on ne peut pas exiger d’un producteur renouvelable qu’il investisse par pure conviction idéologique!


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