Pic pétrolier: les évolutions récentes du déclin
Par Patrick Brocorens | 06.04.11 |
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Patrick Brocorens, est docteur en Chimie, et actuellement chercheur à l'Université de Mons-Hainaut. Son intérêt pour le Pic du Pétrole découle de ses années de recherche dans la chimie des matériaux nouveaux, lesquels sont actuellement majoritairement dérivés du pétrole et du gaz naturel.
L'association pour le pic pétrolier à dix ans. Décrié les premières années, son message est aujourd'hui mieux écouté: bientôt la production mondiale de pétrole ne pourra plus croître au même rythme que la demande. Et crise financière aidant, les premiers signes de décrochage de la production se produiront sans doute avant 2015. Il est urgent selon eux de mette en place des politiques d'accompagnement du franchissement du pic pétrolier, dont les répercussions toucheront la société dans son ensemble. C'est le thème de leur neuvième conférence annuelle qui se tient cette année à Bruxelles.
Le 07 décembre 2000, le géologue pétrolier Colin Campbell eut l'occasion de donner une présentation sur la déplétion pétrolière à l'antique université de Clausthal, en Allemagne. C'est là que germa l'idée de former une institution ou un réseau de scientifiques préoccupés par l'évaluation de la date et de l'impact du pic et du déclin de la production mondiale de pétrole. L'Association for the Study of Peak Oil and gas (ASPO) était née. Aujourd'hui, ASPO est représentée dans un grand nombre de pays à travers le monde.
Focaliser sur la production
A l'époque, une des motivations qui guidaient le travail de l'ASPO résultait d'une constatation qu'avaient faite les géologues pétroliers : les politiques énergétiques des gouvernements sont basées sur les réserves prouvées de pétrole, alors qu'il n'existe pas de lien clair entre l'évolution des réserves prouvées et celle de la production. L'exemple le plus parlant est celui des Etats-Unis. Leurs réserves prouvées valent 10 années de production depuis environ 90 ans, ce qui donne une vision optimiste de renouvellement continu des réserves. Cependant, la production a atteint son maximum – son pic – il y a 40 ans, et diminue régulièrement depuis. Et c'est bien de production dont il faut se préoccuper, c.-à-d. ce flux ininterrompu de pétrole qui chaque jour doit irriguer l'économie mondiale à raison de 86 millions de barils. La notion des « 40 ans de pétrole » dont dispose la planète, qu'on entend depuis des années, n'apporte donc pas grande garantie que ce débit pourra être maintenu (ou augmenté) pendant les 40 prochaines années.
Les premières études de l'ASPO furent reçues avec assez bien de scepticisme, d'autant plus que le pic de production mondial était pronostiqué dans un futur proche, bien avant 2030. Le pétrole jouant un rôle fondamental dans nos sociétés modernes, émettre l'hypothèse d'un déclin de la production mondiale pour des raisons essentiellement physiques, entraînait obligatoirement de penser aux implications d'un tel déclin, un saut que bien peu de monde était prêt à faire. Les modèles proposés par les géologues étaient critiquables, comme tout modèle qui tente d'approcher la réalité, et ils furent critiqués. Il fut remarqué l'absence de prise en compte des contraintes de nature économique ou géopolitique. On leur reprocha de sous-estimer l'influence de la technologie sur le taux de récupération futur du pétrole.
Cependant, alors que les mérites des modèles respectifs étaient discutés âprement entre experts, plusieurs pays franchissaient leur pic de production: Royaume-Unis (1999), Norvège (2001), Sultanat d'Oman (2001), Yemen (2002), Mexique (2004), Danemark (2004), Malaisie (2004). Les volumes annuels de pétrole perdus par les pays en déclin semblaient de plus en plus difficilement compensés par les volumes gagnés par les pays en croissance. Depuis 2004, la production stagnait. Les prix du pétrole, restés relativement stables pendant deux décennies, entamèrent une ascension au tournant du millénaire, qui les conduisit à près de 150$ en juillet 2008. Les événements géopolitiques ne pouvaient expliquer ce phénomène. Les modèles de l'ASPO avaient entre temps évolué, et les hypothèses de plus en plus insistantes d'un pic pétrolier imminent permettaient de passer à un modèle de prévision à court terme, qui est relativement immune des critiques qui avaient été formulées à l'encontre des précédents modèles à long terme. L'International Energy Agency (IEA) contribua indirectement à construire ces modèles, grâce à l'état des lieux de l'ensemble des gisements de la planète qu'elle effectua en 2008.
Six Arabie saoudite
Un modèle à court terme offre une fenêtre de visibilité de 6-7 ans concernant l'évolution de la production pétrolière : le temps moyen qu'il faut pour développer un projet pétrolier majeur. Sur cet horizon de temps, les capacités de production sont largement déterminées par des décisions qui ont déjà été prises. Il convient donc d'évaluer si les projets pétroliers en développement permettront de compenser le déclin des gisements vieillissants. L'étude 2008 de l'IEA évalue ce déclin à 3,9%/an, si bien qu'entre 2007 et 2030, il est nécessaire de développer des capacités de production équivalentes à au moins six Arabie Saoudite pour satisfaire la demande attendue. Cependant, en 2008 les données indiquaient que les développements seraient insuffisants dès avant 2015, une situation qui s'est par la suite dégradée par la récente crise économico-financière, qui provoqua retards et annulations des projets pétroliers. L'effondrement du prix du pétrole observé lors de la crise financière n'était que temporaire et du à une diminution sensible de la demande.
Avec les contraintes d'investissement (dues à des facteurs géopolitiques, économiques, climatiques,...), le pic pétrolier se présenterait sous forme de plateau ondulant : la production atteint un maximum et reste à ce niveau pendant plusieurs années, fluctuant légèrement au gré des aléas économiques, géopolitiques, et financiers. Ce modèle correspond au cas européen, pour lequel le plateau a duré 6 ans avec des fluctuations de l'ordre de 3%, avant que le déclin ne commence. Comme observé dans le passé récent, une caractéristique de la phase de plateau pourrait être la volatilité des prix, qui endommagerait l'économie lors des hausses, freinerait les investissements énergétiques lors des baisses, et dissimulerait pour un temps le problème en envoyant des signaux contradictoires. On s'écarterait donc de scénarios de transition pilotés en douceur par des prix du marché évoluant sans à-coups.
Aujourd'hui, l'ASPO intègre de plus en plus la composante économique dans ses analyses, ce qui l'amène notamment à se pencher sur le pic des exportations de pétrole, qui résulte de l'autoconsommation croissante des pays exportateurs de pétrole. En suivant le cheminement du pétrole à travers les rouages de la société, l'ASPO adopte également une vision plus globale, et aborde des thèmes tels que l'agriculture, les énergies alternatives et les politiques d'accompagnement du franchissement du pic pétrolier. Cette évolution se traduit notamment dans le programme de la conférence annuelle de l'association, qui se tiendra cette année, en avril, à Bruxelles et comportera des extensions aux Parlements européens et wallons (voir www.aspo9.be). Sans aucun doute, le sujet de la déplétion est un sujet sensible, étant probablement le problème le plus important auquel le monde moderne doit faire face.
Le site de l'Aspo: www.aspo.be
Le site de la conférence: www.aspo9.be
Evolution de la production pétrolière mondiale depuis 1965 répartie selon différents groupes de pays producteurs. Sont indiqués les groupes de pays ayant franchi leur pic pétrolier avec certitude (plus de 5 ans) ou avec de fortes présomptions (moins de 5 ans), et les dates des pics de production.
Evolution comparée de la production et des exportations de pétrole de Tunisie, de Syrie, du Yemen, de l'Egypte et d'Oman depuis leur pic des exportations (cette année-là, la valeur 100 est attribuée à la production et aux exportations). L'Egypte et la Tunisie deviennent à présent importateurs de pétrole. Graphique construit à partir de données EIA de production et de consommation.


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